Partie 1 : La croix, le sable et le sang

, par Grolf

Jérusalem, le Vendredi 15 Juillet 1099.

C’était comme une libération, un sentiment étrange qui me faisait oublier le vacarme alentour. Plus rien ne comptait, comme si ce moment devait demeurer à jamais en dehors du temps. La vue qui s’offrait à mes yeux constituait bien le spectacle merveilleux et époustouflant que j’avais attendu durant des mois et des mois, frôlant la mort à de nombreuses reprises, et tous mes compagnons n’avaient pas eu cette chance.

Voilà maintenant plus de trois années que la volonté de servir Notre Seigneur m’a fait quitter mon épouse, mes deux enfants, ma demeure, ma ville, mon pays. Trois années. Et pourtant il me semble que c’était hier. Je peux encore sentir le parfum des fleurs que ma bien-aimée avait passé dans ses cheveux le jour de mon départ ; je peux encore voir le sourire de mes enfants, et les larmes qui faisaient rougir les yeux de ma femme. Mais il s’est passé tant de choses depuis cet instant où j’ai quitté ceux que j’aimais plus que tout au monde pour rejoindre mes compagnons.

Le pape Urbain II prêche la croisade

Cet hiver-là ne fut pas très clément, et le froid attaquait durement nos chairs déjà meurtries par le vent, la pluie, et par la marche dans les bourbiers et dans la neige, mais nous trouvions du réconfort et de la chaleur dans le but qui nous unissait tous. Nous répondions tous à l’appel lancé quelques mois plus tôt par le pape, Urbain II, venu en terre de France avertir le peuple et les nobles qu’un grand danger s’était emparé de la cité de Notre Seigneur. Les pèlerins se rendant en Terre Sainte n’étaient plus du tout en sécurité, menacés qu’ils étaient par les infidèles sarrasins. Le Saint Père a alors demandé à tout le monde de s’unir et de prendre la route de l’Orient pour éradiquer cette intolérable emprise sur nos Lieux Saints.

Lorsque nous avons quitté la région de Toulouse, sous la direction du comte Raymond de Saint-Gilles, nous étions déjà des milliers. Je n’avais de ma vie jamais vu foule si immense massée en un même lieu, mais mon étonnement grandit au fur et à mesure que de nouvelles troupes se joignaient à la nôtre. Ainsi en fut-il lorsque nous traversâmes la belle Provence, le Nord de l’Italie et bien d’autres contrées dont j’ai oublié le nom. Mais la surprise la plus forte m’attendait sous les murs de Constantinople, où nous avions rendez-vous avec tous les autres contingents venus du Nord de la France et des provinces germaniques. Certains racontent que nous étions alors plus de cent mille, et que la vague de notre vengeance allait déferler et balayer tous ces infidèles en un rien de temps, d’une simple pichenette.

Il faut bien avouer que nous avons dû déchanter rapidement. Une fois passés sur la rive orientale du Bosphore, nous avons commencé à subir le harcèlement des tribus turques. Nombreux furent les compagnons que j’ai vu périr sous les coups de leurs lames courbes. Mais nous avons pu les repousser et continuer notre progression à travers l’Anatolie. Nous y avons eu un aperçu des Enfers : territoires désertiques, montagnes abruptes, et ce soleil de plomb qui dessèche la gorge et tout le corps. Je me demande si la soif n’a pas fait plus de victimes que les turcs. Et une fois sortis de ce Purgatoire, c’est avec bonheur que nous nous sommes retrouvés près d’Antioche. Là encore nous commettions une terrible erreur. Le siège de la ville dura des mois. Des mois au cours desquels notre camp fut ravagé par les maladies, la famine, et bien sûr, les attaques de nos ennemis.

Mais aujourd’hui, en cette fin d’après-midi, je peux enfin contempler le but de mon voyage, comme ceux de mes compagnons qui ont fait face à tous les dangers sur notre route, et qui y ont survécu par la grâce de Dieu. Du haut des remparts où je viens de prendre pied, j’ai une vue d’ensemble sur la ville. J’y aperçois le toit des maisons, bien sûr, mais aussi et surtout, les églises, celle du Saint Sépulcre avant tout, et plus à l’Est, les dômes dorés des mosquées construites par les musulmans sur le Mont du Temple. Si Constantinople est sans doute la ville la plus impressionnante qu’il m’ait été donné d’admirer, ici et aujourd’hui, je comprends enfin les raisons de toutes les luttes dont la Ville Sainte fait l’objet. Je peux humer les parfums et ressentir toute l’aura mystérieuse qui entoure la cité, maintenant que je peux enfin embrasser d’un seul regard la grande Jérusalem.

Le dôme du rocher

C’est le corps d’un combattant qui, tombant près de moi la gorge percée d’une flèche sarrasine, me tira enfin de ma rêverie. J’avais escaladé les murailles à la suite de la dernière vague d’assaut qui avait enfin ouvert une brèche dans les défenses ennemies après de multiples tentatives. Voilà des semaines que nous attendions cela. Combien d’attaques, combien de morts, combien de prières a t’il fallut pour qu’aujourd’hui la victoire soit à portée de nos mains ? Je ne sais si l’Histoire se rappellera de ce jour, je ne sais si l’on se souviendra de nous, mais ce jour restera à jamais gravé dans ma mémoire.

Avec l’aide de plusieurs autres croisés, nous avons éliminé les dernières poches de résistance cloîtrées dans les tours avoisinantes. Ainsi nos troupes pouvaient déferler à l’intérieur de la ville, puisqu’en de multiples endroits les défenses cédaient, les portes s’ouvraient, et plus rien ne s’opposait à la libération de la ville de Notre Seigneur.

Mais rapidement, je sentis que l’euphorie que procurait la joie de toucher au but se mua imperceptiblement en autre chose, un sentiment diffus et étrange. Etait-ce la lueur rosée du ciel de cette fin d’après-midi d’été ? Peut-être, mais le rouge des cieux, la teinte ocre du désert environnant, fut renforcé par le sang répandu partout à travers les rues. Les assaillants étaient devenus comme fous. Nous étions fous. Fous et ivres du bonheur de cette victoire, mais aveuglés et incapables de nous arrêter. Le massacre continua. Barbare, cruel, sans pitié. Inutile. Pourquoi s’en prendre aux femmes et aux enfants ? Pourquoi tuer les vieillards ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Ainsi en fut-il une bonne partie de la nuit. J’errai de rue en rue, ne sachant plus où aller, ne pouvant trouver de repos nulle part, rencontrant çà et là des croisés munis de torches, leur lame et leurs habits maculés de sang, à la recherche de survivants... pour les éliminer à leur tour, bien sûr. Marcher dans la ville était de plus en plus pénible. Les flots de sang rendaient chaque pas difficile, plus poisseux avec le temps, et montant presque jusqu’au genou par endroit. Etais-je devenu fou ? Le Monde était-il devenu fou ?

Perdu dans mes pensées, j’avais parcouru je ne sais quelle distance à travers la ville. C’est à ce moment-là, alors que les ténèbres avaient envahi les cieux depuis déjà plusieurs heures, que j’aperçu cette silhouette étrange. De loin, l’homme ne semblait ni en furie comme tous les chrétiens, ni en fuite comme tous les musulmans ou les juifs persécutés. Non, au contraire, c’est une sensation d’apaisement que je ressenti en posant mon regard sur lui. Il me fit signe de m’approcher, et malgré le contexte des lieux, une petite voix intérieure me dit que je pouvais lui faire confiance. Je commençai donc à faire quelques pas dans sa direction...

© Grolf, 15/01/2004

Aucune reproduction, même partielle, autres que
celles prévues à l’article L 122-5 du code de la
propriété intellectuelle, ne peut être faite de
ce site sans l’autorisation expresse de l’auteur.