Partie 2 : Au service de Monseigneur

, par Grolf

Jérusalem, le Dimanche 26 Mai 1102.

Eglise du Saint Sépulcre

L’office dominical célébré au sein de l’église du Saint Sépulcre était pour moi plus qu’une habitude, il était devenu l’un des moments de la semaine que j’attendais avec le plus d’impatience. Quel bonheur que de se retrouver dans cette merveille d’architecture, avec sa magnificence retrouvée depuis sa restauration entamée après la conquête de la Ville Sainte ! Quel honneur que de côtoyer la fine fleur des chevaliers francs venue délivrer le tombeau de Notre Seigneur à des milliers de lieues de ses racines ! Quelle ferveur nous ressentions tous en entonnant des chants de louanges à la gloire de Dieu ! Les mots me manquent pour décrire cette transe merveilleuse, pour dire à quel rythme mon cœur battait alors, si fort qu’il me donnait l’impression de devoir éclater dans ma poitrine...

J’avais pris pour habitude d’aller déambuler sous le soleil de midi dans le quartier où quelques centaines de mahométans étaient revenus s’installer après le déferlement de la Croisade trois années plus tôt. La vision que j’avais alors de ces souks animés et bruyants, ne devait pas être si éloignée de ce que devait être la vie ici avant l’arrivée des chrétiens. Les marchands rivalisaient en paroles comme en gestes amples pour convaincre les badauds de s’intéresser à leurs étalages bigarrés. La vie avait repris le dessus finalement. Difficile de croire que de terribles massacres avaient eu lieu dans ces mêmes rues quelques mois auparavant... Comment effacer ces visions d’horreur de ma mémoire, comment oublier tant de barbarie ?

Mais ce jour-là, je n’avais pas vraiment l’esprit à la flânerie. Non, il fallait que je me procure différentes marchandises pour le compte de Monseigneur. Ah, Monseigneur ! Où serais-je aujourd’hui si le hasard n’avait provoqué notre rencontre ? Peut-être que j’aurais sombré dans la folie, le désespoir, peut-être que je serais mort dans les dernières batailles ayant suivi la prise de Jérusalem. Le hasard fait parfois bien les choses... mais est-ce bien le hasard qui m’amena au coin de cette rue, ce soir-là ?

Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris quel pouvoir de fascination émanait de personnes telles que Monseigneur. Le soir où nous nous sommes rencontré, j’ai eu le sentiment qu’il avait compris quel était mon désarroi, et il a su trouver les mots pour me rassurer. Il m’a expliqué qu’il était chrétien, habitant la ville depuis quelques années, et que la fraternité du Christ lui commandait d’aider une âme perdue comme moi. Il m’a accueilli chez lui ce soir-là, ses serviteurs ont pansés mes blessures, et j’ai pu me reposer pendant plusieurs jours dans sa modeste demeure.

Nous avons alors eu l’occasion dans les semaines qui suivirent de faire connaissance, de discuter de tout et de rien. Il était intarissable quel que soit le sujet abordé. Il semblait avoir une sagesse infinie et une culture que je pensai alors être l’apanage des plus vieux érudits et des hommes d’Eglise. Cette personnalité étonnante renforça ainsi la troublante fascination qui m’avait saisi lorsque je croisai son regard pour la première fois cette fameuse nuit. Malheureusement pour moi, je n’avais l’occasion de le côtoyer que dans la soirée puisque, me disait-il alors, ses occupations le retenaient loin de chez lui dans la journée. La constance et la régularité de ses absences me paraissaient toutefois étranges, malgré toute la confiance que je pouvais avoir en lui.

La bilbiothèque

Je passai de nombreuses journées dans sa bibliothèque à en parcourir les innombrables ouvrages. J’avais eu la chance, étant plus jeune, de recevoir un minimum d’éducation auprès du curé de mon village, et ainsi de savoir lire et écrire le latin et la langue d’oc. J’eu ainsi la possibilité de découvrir, à travers les livres de mon hôte, de nouveaux horizons, des récits de voyages dans des pays dont je n’avais même jamais entendu le nom auparavant, des domaines de connaissance qui m’étaient alors totalement étrangers. Ma curiosité pour toute cette culture sembla d’abord étonner Monseigneur, mais cette surprise se mua en plaisir car cela étendait à l’infini le champ de nos discussions.

Un soir, il me rejoignit pendant que je soupais. Je n’oublierai jamais l’air soucieux qui marquait son visage. Il m’observa longuement sans dire un mot, ce qui me mit très mal à l’aise. Il finit par me parler pour me proposer un choix : "Préfèrerais-tu continuer ta vie telle que tu la connais, rentrer chez toi, en terre de France, retrouver ta femme et cultiver tes champs, ou abandonner tout cela, mais accéder à des connaissances infinies, acquérir une force et une vitalité hors du commun, aborder une vie tumultueuse, en sachant que le retour en arrière sera impossible et que les dangers seront aussi infinis que les possibilités qui s’offriront à toi ?" Il me laissa après avoir lâché cette question étrange sans que je puisse réagir si grande était ma surprise.

Je ne le revis pas pendant une semaine, ce qui m’intrigua mais me laissa amplement le temps de réfléchir à ce choix qu’il avait évoqué. Voilà six ans que j’avais quitté ma femme et mes enfants, et si je prenais le chemin du retour maintenant, après tout ce que je venais de vivre, serais-je plus qu’un étranger pour eux ? Pourrais-je seulement reprendre une vie de labeur et de peine ? Pourrais-je supporter de laisser derrière moi tant de "richesses" ? Bien sûr que non. Ma réponse fit apparaître un large sourire sur son visage, et je crus même percevoir un petit éclair brillant au coin de ses yeux, trahissant l’émotion qui devait être la sienne à ce moment-là.

Ma vie ne fut plus la même à partir de ce soir précis, car ma vision du monde tel que je le connaissais ou plutôt tel que je croyais le connaître changea du tout au tout. J’ai eu du mal à comprendre et à croire tout ce qu’il m’expliqua ensuite, mais en repensant aux évènements des dernières semaines, à son propre comportement, ainsi qu’à tout un tas d’autres petits détails, tous les éléments s’emboîtaient parfaitement, et nier l’évidence n’aurait été que pure folie.

Mon hôte me révéla être né des siècles plus tôt, en Germanie ; il était le fils d’un riche seigneur, et il reçut une éducation stricte mais lui ayant permis de savoir lire et écrire quelques langues, et de lire les ouvrages reliés possédés par son père, ainsi que ceux de l’abbaye voisine. Il m’expliqua qu’à l’âge de trente-huit ans (âge que je lui aurai donné approximativement lors de notre rencontre), il fit la connaissance d’un homme bizarre, aussi étrange qu’il avait dû me sembler lui-même. Et cet homme lui offrit une seconde "naissance". Il devint ainsi ce que les conteurs évoquent le soir au coin du feu pour effrayer les enfants : un monstre de la nuit, un démon des ténèbres... un vampire. Tout s’expliquait. Son teint pâle, le fait qu’il ne sorte que la nuit, l’aura étrange émanant de son être, la sensation d’âge et de sagesse au fond de ses yeux, tout concordait. Et les nuits qui suivirent m’apportèrent les derniers détails concernant ses semblables.

Après un temps pour digérer toutes ces révélations, il me proposa de devenir l’un de ses serviteurs particuliers, un de ceux qu’on nomme goules parmi le peuple de la nuit. Il me lia à lui en me faisant boire de son sang de temps en temps. Le goût de sa vitae me parut amer au premier abord, mais après quelques absorptions, je n’eus plus que du désir pour ce liquide et mon amitié pour Monseigneur ne fit que croître depuis. Je ne me considérais pas comme son serviteur, mais comme son ami indéfectible, et j’aurai été prêt à faire n’importe quoi pour l’aider. Je remplissais ainsi de nombreuses missions pour lui, essentiellement de jour, puisque ce champ d’action lui était impossible. Son sang se mêlant au mien semblait avoir des effets prodigieux sur mon corps : ma force était plus grande, j’étais moins sensible aux maladies, et les années s’écoulaient sans sembler avoir de prise sur moi.

Dans la chaleur du printemps en terre de Judée, j’effectuai ce Dimanche quelques achats dans le souk du quartier sarrasin. Parchemins, encres, plumes, épices, poudres d’alchimie... C’est ainsi que je rentrais, les bras chargés, dans la petite résidence de Monseigneur, où je vivais depuis près de trois ans. Trois années qui avaient changé le cours de ma vie, et qui allaient conditionner mon futur plus que je ne le pensais. Peut-être aurais-je du laisser tomber à terre toutes ces marchandises et m’enfuir en courant, quitter la ville, quitter le pays, retourner auprès de ma femme. Peut-être. Mais comment osais-je ne serait-ce qu’envisager l’éventualité de trahir Monseigneur, mon maître, mon ami, mon frère ? Et ce sang, son sang : j’en avais tellement besoin, j’avais tellement soif...

© Grolf, 08/02/2004

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