Partie 6 : Lex Talionis

, par Grolf

Mont des Oliviers, près de Jérusalem, le Jeudi 15 Octobre 1142. [1]

Les derniers soubresauts de la tête, de l’épaule et du bras gauche de ce pauvre homme, restés solidaires dans la mort, provoquaient quelques ondulations surréalistes dans la marre de liquide sombre où ils baignaient. Le reste du corps continuait à déverser par cette plaie béante d’énormes quantités de sang, comme s’il s’agissait d’une fontaine miraculeuse. Pourtant, il ne m’avait fallu qu’un coup d’épée bien placé pour trancher en deux le cou et le poitrail de ce serviteur mortel. Il est vrai que j’y avais placé toute la puissance de mes muscles et toute ma maîtrise de l’escrime, mais le corps des humains reste d’une étonnante fragilité sous les assauts d’un caïnite tel que moi.

Son maître, au fond de la pièce, nullement impressionné par cette fulgurante passe d’armes, continuait d’arborer ce petit sourire montrant qu’il était bien optimiste quant à l’issue de notre rencontre nocturne. Il savait bien qu’une chasse au sang avait été déclenchée par le Prince à son encontre, mais cela ne semblait pas l’affecter outre mesure. A ma connaissance, jamais aucun vampire étant la cible d’une telle chasse n’avait réussi à en réchapper vivant. Etait-il fou au point de penser qu’après le meurtre du préfet du Prince il pourrait rester en ville sans craindre de représailles immédiates ? La Lex Talionis est pourtant claire : œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie. Je ne savais pas ce qui l’avait opposé au préfet, mais ce Ptah-Shepsès avait provoqué la colère du Prince, et c’est tout ce qui comptait. De plus, éliminer ce gêneur pourrait peut-être m’attirer les faveurs du souverain. Et si ce n’était pas moi, ce serait un autre, et encore un autre, jusqu’à ce que la loi soit respectée.

Il n’avait pas été simple de retrouver sa trace, mais Thomas, mon serviteur goule, le pistait depuis plusieurs jours, et m’avait conduit hors de la cité vers ce petit bosquet du Mont des Oliviers. Il était clair que sans connaître l’existence de cette vieille bâtisse isolée, il aurait sans doute été impossible de la trouver sans l’aide d’un guide. Ptah-Shepsès avait été suffisamment sensé pour se réfugier dans un endroit discret assez éloigné de la ville, mais il est toujours difficile de disparaître complètement sans laisser aucune trace.

Bâtisse isolée

Ayant éliminé son serviteur, mon adversaire restait seul face à moi. Son attitude arrogante laissait peu d’ambiguïté quant à ses intentions. Il se battrait jusqu’à la mort, pas besoin d’être très futé pour le deviner. Ces quelques secondes pendant lesquelles nous nous jaugions les yeux dans les yeux me parurent durer une éternité.

Soudain, alors qu’il était face à moi à seulement quelques mètres dans une pièce éclairée très faiblement par une petite lampe à huile, je le perdis de vue le temps d’un clignement d’yeux. Comment avait-il pu disparaître ainsi ? Déjà sur mes gardes, je fis appel au pouvoir du sang pour accroître l’acuité de tous mes sens. Un souffle, peut-être une simple intuition, me fit lever mon épée sur ma droite, juste à temps pour contrer le cimeterre s’abattant directement vers mon crâne. Ainsi bloqués dans ce face à face, nous aurions pu rester à nouveau dans une phase d’observation, mais alors que je tentai de me remettre de la stupeur causée par son attaque surprise, Ptah-Shepsès entrouvrit ses lèvres pour laisser une monstrueuse langue de serpent venir lacérer ma joue gauche et me brûler la peau. La douleur me donna un regain d’énergie qui me permit de repousser sa lame, et profitant du très court instant où il tenta de rétablir son équilibre, les bras encore en l’air, je lui assénai de ma main libre un coup de poing direct dans le ventre en y plaçant toute ma force renforcée par la puissance de mon sang. La violence du choc le fit glisser de près d’un mètre en arrière sur la terre battue, mais il parvint à rester droit sur ses pieds. Il sembla surpris de la force de ce coup, et je lu dans ses yeux la fureur qui s’emparait de son esprit.

Il s’élança alors vers moi, le cimeterre levé et les lèvres retroussées dans un rictus rappelant l’attitude d’un chien enragé. Son cri de colère résonna dans la petite maison de pierre, aussitôt suivi par le tintement de nos lames s’entrechoquant de nombreuses fois dans la passe d’arme qui s’ensuivit. Nos talents respectifs d’escrimeur furent mis à rude épreuve, et aucun d’entre nous ne parvint à percer la défense de l’autre. Mais j’eus l’impression que ses attaques se faisaient de plus en plus rapides. Je dus alors me concentrer pour parer ses coups et reculer pas-à-pas, ne pouvant plus moi-même lancer d’assaut. Il arrêta soudain de frapper, sans doute pour puiser de l’énergie dans ses réserves. C’était donc le moment d’en profiter, et je levai mon épée pour placer un coup de haut en bas vers lui et le déchirer de part en part. Mais ce n’était qu’une feinte de sa part : il bloqua immédiatement ma lame avec son cimeterre, et s’engouffra dans l’ouverture que je laissai dans ma garde pour me lancer un coup de pied magistral dans le ventre. L’impact me projeta en arrière, je senti dans mon dos la porte de bois de la bâtisse volant en éclat sous le choc, et je me retrouvai au sol à l’extérieur, à la merci d’une nouvelle offensive.

Ptah-Shepsès ne tarda pas à se lancer vers moi en courant. Toujours au sol, je repliai les jambes, et dès qu’il fut à portée, je réceptionnai son assaut avec mes pieds sur son poitrail. Entraîné par son élan, il fut projeté par-dessus moi, et j’entendis son corps s’effondrer à quelques mètres derrière moi dans les fourrés. D’un mouvement rapide, je me rétablissais sur mes pieds pour lui faire face à nouveau. Mais rien ne vint. Approchant du lieu où il était censé se trouver, je m’aperçus qu’il avait à nouveau disparu. Décidemment, cet égyptien était vraiment un fourbe, mais connaissant les disciples de Seth, je ne pouvais pas m’attendre à moins. Ce n’est pas pour rien que l’on appelle Serpents ces adorateurs du prétendu dieu égyptien. Tout n’est chez eux que corruption et traîtrise.

Mais je ne devais pas lâcher l’affaire, il était à moi maintenant et il ne devait pas m’échapper. Heureusement pour moi, ma lignée a des affinités avec les créatures du Seigneur, et le petit chien sauvage tapit dans des herbes hautes à quelques toises de là, me mit sur la piste de ma proie. C’est ainsi que je le retrouvai au pied d’un petit pont de pierre sous lequel coulait une petite rivière. Visiblement, il m’avait repéré facilement, puisque c’est dans ma direction qu’était tourné son regard. Il fallait absolument que je trouve un moyen de l’abattre rapidement tant que l’avantage psychologique était de mon côté, sans quoi je risquai de succomber à la rapidité de ses attaques. C’est avec cette nécessité à l’esprit que je commençai à me rapprocher de lui en faisant quelques pas dans l’eau froide du ruisseau.

Petit pont de pierre

Je m’arrêtai à une dizaine de mètre de lui. Sous la clarté lunaire, sa peau semblait avoir changé de couleur, brillant comme les écailles d’un serpent. Encore un avatar des pouvoirs de cette lignée corrompue et impure. Mais je n’avais pas dit mon dernier mot. Je plantai mon épée droit dans le sol sablonneux de la rivière, puis j’écartai légèrement mes pieds pour affermir ma position. Je me concentrai alors au maximum, oubliant tout l’environnement qui m’entourait, pour faire appel au pouvoir ancestral de mon clan. Poings et mâchoires serrés, je retins le cri que la douleur faisait remonter vers ma gorge. Le sang commença à couler aux jointures de mes doigts lorsque les griffes osseuses qui en sortaient déchiraient une partie de ma peau. D’autres excroissances se formaient le long de mes avant-bras telles des lames blanches striées par le petit ruissellement de vitae les parcourant.

C’était à moi de prendre maintenant l’initiative de l’assaut, et la rage qui devait se lire dans mes yeux alors que je me précipitai vers lui le désarçonna quelques secondes. J’en profitai pour écarter sa lame de mon bras gauche pour lui planter mes griffes à la base du cou. Il lâcha son cimeterre pour me saisir les poignets et m’empêcher de frapper à nouveau. Une fois de plus nous nous faisions face, chacun tenant l’autre par les bras. Je lu dans son regard qu’il se rendait compte de son erreur, et son visage se déforma au fur et à mesure que la douleur remontait jusqu’à son cerveau. En attrapant mes poignets, il avait oublié la présence de mon nouvel arsenal osseux, et ses mains se déchiraient dessus lorsqu’il tentait de raffermir son emprise sur mes membres. Sentant faiblir l’étau de sa prise, je projetai mes bras de part et d’autre, lançant les siens en arrière dans le même mouvement. Il resta ainsi quelques fractions de secondes les bras écartés dans la position d’un futur crucifié, portant sur moi le regard incrédule de celui qui a sous-estimé son adversaire et qui se rend compte qu’il va mourir dans quelques instants.

Sa stupéfaction me laissa plus de temps qu’il ne m’en fallait pour lui porter le coup de grâce en frappant de mes deux poings chaque côté de son cou, mes griffes pénétrant profondément les veines le parcourant. Il tomba alors à genou devant moi, et je n’eus plus qu’à me pencher pour plonger mes crocs dans sa gorge et recueillir en moi les derniers vestiges de son énergie vitale. Alors que ce liquide chaud investissait mon propre corps, les os de mes bras reprirent lentement leur forme d’origine, et mes blessures se refermèrent grâce à l’afflux de vitae que j’injectai partout où la douleur se faisait encore sentir. Le baiser mortel qui me liait encore au serpent devint presque amer et difficile à supporter. Je dus faire un effort énorme pour continuer et je finis par sentir que le semblant de vie qui habitait encore cette carcasse sanglante venait de le quitter. La peau de Ptah-Shepsès commença à se craqueler, se dessécher, et tomba quelques secondes plus tard en poussière, formant des sortes de nuages immaculés sur le fond rouge que constituait l’eau du ruisseau gorgée de sang autour de mes jambes.

La nuit était calme, et je me sentais anormalement serein après des heures de tension extrême. Quelle heure était-il ? Je n’avais aucune idée du temps écoulé durant l’affrontement. J’avais presque l’impression d’être plus fort, plus vif, plus alerte que lors de mon réveil hier soir. Les caïnites disent que lorsque l’on absorbe l’ultime étincelle de vie de l’un de nos semblables, une partie de ses pouvoirs vient rejoindre les nôtres, et peut-être aussi une fraction de son âme. Ils appellent cela l’amaranthe ou la diablerie.

Je repris le chemin de la ville, parcourant d’un air absent les lieues me séparant de mon refuge. Alors que je m’apprêtai à m’endormir ce matin-là, j’entendis dans la pièce un faible chuintement, peut-être un sifflement, j’aurai du mal à le dire précisément. Mais en fouillant partout, je ne trouvai nulle présence étrangère, ni animal, ni insecte. Rien. Sans doute avais-je déjà entamé un demi-sommeil et commencé à rêver. Rêver de serpents. Mais était-ce un songe ou alors... une voix dans ma tête ?

© Grolf, 26/04/2004

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Notes

[1Lex Talionis : loi du Talion. Cette loi, faisant partie du droit babylonien et reprise dans le texte de l’Ancien Testament, indique quelle doit être l’ampleur d’une vengeance pour réparation d’une offense : "Mais s’il y a cas de mort, tu donneras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, meurtrissure pour meurtrissure." (Exode, chapitre 21, versets 23 à 25)