Partie 8 : Les morts ne racontent pas d’histoires

, par Grolf

Jérusalem, le Mardi 13 Mai 1197.

Cela faisait déjà plusieurs minutes que l’homme que l’on aurait pu croire tout droit sorti du fin fond d’une abbaye des Alpes italiennes arpentait nerveusement la pièce. Sa robe de bure, ses cheveux bruns, courts et tonsurés, ainsi que son visage fin, concouraient à donner une image des plus austères au personnage. Faisant les cent pas autour de son bureau dans cette petite cellule de l’Hôtel Saint-Marc lui servant de lieu de travail, il ne cessait de ruminer les mauvaises nouvelles de la journée. Assis sur un rustique fauteuil de bois face à son bureau, j’observai ce ballet aussi vain qu’énervant. Je sentais ma patience s’échapper par tous les pores de ma peau.

- Boniface, cela ne sert à rien de vous agiter en tout sens comme vous le faites. Vous ne parviendrez qu’à entretenir votre tension. Mieux vaudrait vous asseoir et essayer de vous calmer un peu.
- Me calmer !? Comment voulez-vous que je me calme ? Il me semble que vous ne vous rendez pas vraiment compte des conséquences que pourrait avoir cette histoire, Messire de Quillan ! Si nous n’y mettons pas un terme dans les plus brefs délais, les rumeurs vont commencer à courir, tout cela va encore nous retomber dessus, et nuire à la réputation de nos établissements. Vous savez bien que certains n’attendent que ça...
- Je sais, je sais, vous ne cessez pas de me le répéter à longueur de nuit.

Boniface avait toujours été un homme de conviction, et il prenait son rôle très à cœur, que ce soit lorsqu’il était dans l’entourage des papes à Rome au Vème siècle, ou aujourd’hui à Jérusalem dans ses fonctions actuelles. Il avait en effet sous sa responsabilité quatre des hôpitaux chrétiens parsemant la ville et recueillant les pèlerins et nécessiteux en détresse physique ou morale. Et ce qui s’était produit le jour même n’était pas de nature à renforcer la tranquillité de ces lieux de repos.

- Ce qui m’échappe, c’est la raison pour laquelle on aurait pu faire cela.

Le regard perdu dans le vide, il semblait mener son raisonnement et poser la question avant tout pour lui-même, et peut-être également dans l’espoir que je puisse émettre une hypothèse plausible. Mais j’en savais encore trop peu pour échafauder la moindre théorie sur le sujet.

- Et si vous récapituliez toutes les informations que vous avez en votre possession ? Nous pourrions essayer d’y voir plus clair ensemble, suggérai-je pour montrer ma bonne volonté et tenter de le calmer.
- Les informations que j’ai ? Elles sont des plus sommaires ! Si ce n’est qu’une tombe a été profanée dans le cimetière de l’Hôtel Provençal, je ne sais pas grand-chose d’autre. Ah si, le fossoyeur a dit qu’il s’agissait de la sépulture d’un certain François de Jaffa. D’après lui, c’était un croisé arrivé en 1190 avec Philippe Auguste, mais qui était tombé dans le désespoir et l’errance après le départ du roi. Que dire de plus si ce n’est que se tombe a été ouverte, mais qu’apparemment rien n’a été déplacé, comme si les impies qui ont perpétré cela avaient été dérangés pendant leur méfait.
- Des rôdeurs ou des gens suspects ont-ils été remarqués ces derniers temps autour du cimetière ?
- Pas que je sache. En tout cas, on ne m’a rien signalé d’inquiétant. Je vais tout même passer le mot à tous ceux qui officient dans nos hôpitaux et leur demander d’être vigilants. Il ne faut surtout pas qu’une telle chose se reproduise.

La nervosité perçait à nouveau dans le ton de Boniface. Je savais que plus que tout, il souhaitait assurer la sécurité et la paix des pèlerins accueillis sous sa responsabilité. Quelle confiance pouvait-on porter à un caïnite incapable de faire régner l’ordre sur son domaine ? Son image et sa réputation pouvaient gravement pâtir de cette sombre affaire.

- Bien. Inutile de palabrer pendant des heures, il faut agir. Transmettez vos ordres à vos subordonnés, et quant à moi, je vais essayer de trouver d’autres indices sur les lieux. J’irai également tenter de tirer profit de mes relations dans le quartier, on ne sait jamais.

Ainsi coupai-je court à notre entretien. Ma patience avait ses limites, et un rendez-vous important m’imposait de ne pas m’attarder ici.


Dortoir

Malgré le peu de temps dont je disposais, je profitais du fait que l’Hôtel Provençal se trouvât sur mon chemin pour y faire un petit tour. Le cimetière attenant à l’hôpital était entouré d’un petit muret surmonté d’une grille de fer. J’y pénétrais par l’entrée donnant sur la rue et commençais à déambuler dans les allées afin de trouver la tombe profanée. Dans l’obscurité, il me fallut quelques minutes pour y parvenir. Comme me l’avait expliqué Boniface, la sépulture était ouverte, ou plus précisément à demi-ouverte. En effet, seul le haut du corps était visible. Les os du squelette semblaient colorés d’un blanc surnaturel sous le clair de lune. A côté du trou, un petit monticule de terre fraîchement retournée. En examinant de plus près les restes du croisé, je remarquais qu’une partie des os était recouverte d’une fine couche de terre, comme si on avait commencé à reboucher la tombe. Un travail inachevé ?

Visiblement, je ne tirerai pas plus d’indice de ce lieu. Je décidai donc d’entrer dans l’Hôtel pour essayer d’y glaner un quelconque témoignage. Malheureusement, il y régnait peu d’activité et le calme de cette nuit fut à peine troublé par les cris d’un jeune homme dont le sommeil était perturbé par des cauchemars. C’est frère Bernardus, un petit moine replet servant comme infirmier auprès des malades, qui rassura Thibaut et l’aida à se rendormir. J’attendis que Bernardus sorte du dortoir pour l’aborder et faire quelques pas avec lui dans les couloirs.

Il me confia être à peine au courant de ce qui s’était passé dans le cimetière. Je lui expliquais ce que m’avait dit Boniface, et l’enjoignais à rester sur ses gardes, notamment vis-à-vis des nombreux étrangers fréquentant le quartier. Le sujet ne sembla pas l’intéresser plus que cela, et je le laissais alors qu’il partait s’occuper d’un blessé dans une autre chambre.

En quittant le bâtiment, j’aperçu un individu vêtu d’une djellaba beige renforçant le teint pâle de son visage. Je savais pour l’avoir déjà vu ici qu’il s’agissait d’un de ces officiants mandatés par Boniface. Un européen échoué en Terre Sainte avec l’armée de Louis VII en 1147, mais dont j’avais oublié le nom. Il entra rapidement, et je filai promptement après son passage.


Le serviteur d’Azif, l’actuel sultan des caïnites de Jérusalem, m’indiqua que son maître recevait actuellement quelqu’un et que mon tour viendrait d’ici quelques instants. Il m’installa dans un petit salon sobrement décoré. Restant debout, je patientais en me demandant pour quelle raison Azif m’avait convoqué. Entendant des pas légers approcher dans le couloir, je me tournai vers l’entrée de la pièce, juste à temps pour voir passer un musulman vêtu d’une tenue du désert beige foncé, d’un turban rouge sombre masquant presque entièrement son visage, et portant deux cimeterres à sa ceinture. Je n’eus pas le temps de m’interroger pour savoir de qui il pouvait bien s’agir car le serviteur qui m’avait accueilli entra dans la pièce pour me signifier que j’étais attendu.

Le sultan recevait dans une sorte de grand salon aménagé dans le plus pur style musulman, avec des murs couverts d’arabesques, des monceaux de coussins de soie colorée des teintes les plus vives, et un mobilier finement décoré. Quelques personnes discutaient près d’un buffet, des caïnites accompagnés de jeunes mortelles, probablement leur repas du soir. Le serviteur s’inclina et me fit signe d’avancer. En quelques pas, je me plaçai au centre de la salle, à distance respectueuse d’Azif, confortablement allongé sur les coussins de soie. Une jeune femme aux longs cheveux bruns était lovée contre lui, les yeux dans le vague, les pensées emmenées au loin par les effluves du narguilé duquel elle tirait régulièrement quelques bouffées.

Guerrier sarrasin

Azif était un sarrasin d’une trentaine d’année à la peau très mate, aux cheveux bruns assez courts et à la petite barbe bien taillée. C’était un ancien marchand qui avait passé sa vie à combattre l’envahisseur chrétien. Plus que l’étendard du clan Brujah, c’est avant tout sa foi en Allah et son militantisme qui lui avaient permis de s’élever au rang de sultan, profitant des conquêtes de Saladin, et de la trêve conclue cinq ans plus tôt avec Richard Coeur de Lion. Maintenant, il faisait preuve d’une certaine mesure dans ses relations avec les gens du Livre. Alors qu’auparavant il ne cachait jamais l’antipathie qu’il pouvait éprouver vis-à-vis des chrétiens et des juifs, il avait appris que s’il voulait conserver son titre, il lui faudrait mettre de l’eau dans son vin. Pourtant, il ne manquait aucune occasion de rappeler qui était le Maître.

- As-salâm aleikoum, chrétien.
- Wa’aleikoum as-salâm, grand sultan.
- Alors, comment se porte le chiot dont tu as la garde ?
- J’imagine que vous ne m’avez pas fait venir pour parler de la santé de Boniface, non ? Alors, venons-en au fait.
- Khalâss ! A qui crois-tu parler ? Je pourrai te châtier sur le champ si tu ne me montres pas plus de respect immédiatement, chien d’infidèle !
- Assif, mes mots ont dépassé ma pensée.
- Si je t’ai fait venir devant moi, c’est parce que j’ai du gibier à débusquer. Un caïnite a osé pénétrer en ville et se nourrir sans m’en demander la permission. Un mendiant a été trouvé mort Samedi dernier, et ses blessures laissent peu de doute quant à la cause de son décès. Certains de mes gens ont aperçu un inconnu rôdant dans le quartier arménien. J’en appelle donc à la vigilance de tous nos semblables. Si tu croises la route de ce chien, tu devras me l’amener séance tenante afin qu’il reçoive la punition qu’il mérite. C’est compris ?
- Assurément. Avez-vous d’autres précisions sur le signalement de l’individu ?
- Non. De plus, on ne sait pas s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, mais sa carrure semble indiquer que ce serait un homme.
- Je serai vos yeux dans la nuit. Puis-je me retirer ?
- Croyais-tu pouvoir t’installer ici pour la semaine ?

Je ne relevais pas cette nouvelle pique, m’inclinais et pris la direction de la sortie. Qu’est-ce qu’ils croyaient tous ces gens imbus d’eux-mêmes et pensant détenir l’impunité absolue à cause de leur rang ? Soyons patients, le vent tournerait de nouveau, il ne fallait pas en douter...

En attendant, je préférais aller flâner dans les cimetières, sans grand espoir d’y trouver quelque indice pour aider Boniface, mais qui ne tente rien n’a rien. Et puis au moins, les morts, eux, reposent en paix et ne viennent pas raconter d’histoires pour troubler les nuits des vampires. Du moins le croyais-je à l’époque.

© Grolf, 11/07/2004

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