Partie 9 : Le jugement de lumière

, par Grolf

Jérusalem, le Dimanche 25 Mai 1197.

Voilà bientôt deux semaines que la communauté caïnite de Jérusalem était sous tension, et plus particulièrement sa frange chrétienne. En effet, plusieurs motifs semblaient faire se focaliser l’attention sur certains responsables ou groupes de croisés et de pèlerins. Cette tension aurait pu disloquer le fragile équilibre qui avait encore cours dans la Ville Sainte. Mais ce soir, tout ce regain de méfiance et d’agitation allait pouvoir se dissiper, et même ceux qui ne respirent plus pourraient souffler un peu...

Pour bien comprendre l’excitation régnant parmi les invités de cette réception donnée ce Dimanche soir dans le palais du Sultan, il fallait remonter le fil des évènements des deux semaines qui avaient précédé.

Tout avait commencé par la profanation d’une tombe du cimetière attenant à un hôpital chrétien, l’Hôtel Provençal. L’étrangeté de l’affaire résidait dans le fait que rien n’avait disparu dans la tombe et que seul le haut du corps avait été mis au jour. Ma petite enquête m’avait permis de savoir que l’homme enterré ne semblait pas être un personnage prestigieux. Je découvris quelques jours plus tard que d’autres profanations similaires avaient eu lieu à d’autres endroits en ville : un ossuaire musulman avait été visité à la fin du mois d’avril, et une dalle d’un autre cimetière chrétien avait été déplacée. Chaque fois, des traces d’effraction, mais aucune disparition... en apparence toutefois.

C’est aussi à cette période qu’un caïnite intrus s’était introduit en ville, sans s’être présenté devant le Sultan, défiant ainsi l’autorité d’Azif. Qui plus est, ce hors-la-loi ne se privait pas de se nourrir ostensiblement en laissant des traces bien visibles de ses repas. Des cadavres mutilés font toujours mauvais effet auprès de la population mortelle. C’est ainsi que le Sultan avait demandé à la plupart des résidents de veiller à ce que ces agissements cessent au plus vite, et que l’individu lui soit livré dans les plus brefs délais.

Comme si cela ne suffisait pas, une forte agitation avait aussi commencé à agiter les paysans vivant à l’extérieur de la ville, près du mur sud. D’après ce que l’on m’avait dit, des bêtes disparaissaient des troupeaux, et certaines étaient retrouvées égorgées et parfois déchiquetées. Autant dire que lorsque les éleveurs découvrirent la présence d’un groupe de pèlerins chrétiens non loin de là, ils cherchèrent à s’en prendre immédiatement à eux. Ce n’est que grâce à l’intervention de deux croisés, Leufruy de Provence et Vicelin de Marseille, que le calme pu revenir au moins temporairement.

Boniface, le responsable de quatre hôpitaux chrétiens en ville, dont l’Hôtel Provençal où avait eu lieu l’une des profanations de tombes, m’avait chargé de traquer les coupables coûte que coûte. Pour ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, il avait aussi confié la même mission à d’autres de ses collaborateurs. C’est principalement grâce à eux que toutes ces affaires furent démêlées, et qu’un lien apparut subrepticement entre elles.

Ossuaire

Je suivais de loin les progrès de l’enquête par l’entremise des rapports que recevait Boniface de ses assistants. Frère Bernardus, un moine du clan des fous, et Adam, un juif du clan cappadocien travaillant à la fois sur des études théologiques et comme aide dans certains hôpitaux participèrent dans une certaine mesure à ces progrès. Toutefois, ce sont surtout deux autres caïnites qui permirent de révéler l’affaire des pilleurs de tombes. Le premier était un ancien croisé, arrivé en Terre Sainte vers 1149 je crois, venu de France d’après ce que j’avais pu comprendre : un certain Bertrand de Lalse. Quant au second, je me méfiai plus de lui. L’homme qui se faisait appeler Erasmus me semblait en effet être un individu paradoxal. Sous ses allures de prêtre, je le suspectai de n’être pas aussi pieux qu’il voulait bien le faire croire. Mais malgré son comportement parfois bizarre, on m’a dit à l’époque qu’il s’occupait bien de certains malades, ceux que l’on tenait à l’écart dans des ailes reculées des hôpitaux, parce que leurs maladies avaient pour siège leur esprit plutôt que leur corps. Et cet Erasmus semblait avoir un certain don pour comprendre leurs troubles. Je me souviens encore de Thibaut et Adeline qui paraissaient plus sereins après ses visites.

Mais pour en revenir à ce qui nous intéresse, c’est après une dizaine de jours de recherches que cette petite équipe, qui fut rejointe entre temps par une aide tout à fait inattendue, parvint à démêler les fils de cette histoire. L’aide en question prit les traits d’une très belle femme occidentale, éveillée à la vie nocturne près d’une centaine d’années plus tôt. Cette Aliénor, une ancienne prostituée débarquée parmi le contingent de Raymond de Toulouse en 1099, avait adopté les coutumes locales et s’était si bien intégrée aux coutumes locales qu’elle avait réussi à faire prospérer un établissement pour hommes, dispensant soins du corps, plaisirs de yeux, des oreilles et du palais, et plus si affinités. Avec Salim, son garde du corps, elle accompagnait il y a deux jours Bertrand, Erasmus, Frère Bernardus et Adam, à un rendez-vous provoqué par un autre enquêteur mandé par Boniface : Martin. Celui-ci leur avait demandé de se rendre dans l’un des cimetières de la ville pour leur faire des révélations sur ce qu’il avait pu découvrir. Mais une fois sur place, ils découvrirent la traîtrise de ce Martin, qui leur révéla être à l’origine d’un trafic d’ossements vendus comme reliques de tel ou tel saint patron, alors qu’il s’agissait de vulgaires osselets volés par des goules aussi imprudentes qu’imbéciles ! Au terme d’un combat sanglant qui les opposèrent à Martin et à Richard son frère jumeau, ainsi qu’à leurs trois goules, les enquêteurs purent enfin dévoiler le fin mot de l’histoire.

Le Samedi 17 Mai fut également une date importante. C’est ce soir-là que Vicelin de Marseille réussit à sauver in extremis l’une des victimes de l’intrus recherché si activement. L’homme venait d’être agressé, et malgré le fait que sa vie ne tienne plus qu’à un fil, il survécut grâce aux soins prodigués par les médecins de l’Hôtel Provençal. Si Bertrand de Lalse s’intéressa un temps à ce Philippe, c’est un certain Ahwas Nahil Ahmar qui tira les marrons du feu. Ce musulman vivait au sud de la ville je crois, dans la zone qui fut si agitée à cette période. Après des recherches discrètes, il put établir le lien entre les disparitions de bêtes, et les victimes de ce fameux intrus. Grâce au témoignage de Philippe, il apprit qu’il s’agissait d’une femme ; et par un concours de circonstance heureux et l’aide de quelques paysans, son attention fut portée sur un groupe de pélerins italiens campant dans la même zone. C’est en surveillant ces voyageurs qu’il surprit le comportement suspect de l’un d’entre eux. Lorsqu’il suivit celui-ci alors qu’il se rendait en ville en se faisant le plus discret possible, Ahwas finit par découvrir le repaire secret de Lucia. C’est cette autarkis, arrivée en ville cachée par sa goule dans le convoi des italiens, qui s’était permit le luxe de défier l’autorité du Sultan.

Après un combat très violent, Ahwas Nahil Ahmar réussit à neutraliser Lucia, puis à la livrer à Azif. On découvrit ainsi que les troubles parmi les paysans et en ville étaient le fait de cette unique hors-la-loi, mais aussi que ces italiens avaient été victimes des pilleurs de tombes, dans le sens où ils étaient tombés dans le panneau en achetant une de ces fausses reliques à prix d’or, en croyant pouvoir rapporter chez eux un ossement des plus sacrés.

La Jérusalem nocturne connut d’autres sources d’agitation pendant cette période, mais le peu que j’en sais, je l’appris au cours de la soirée qui vient de s’écouler. En effet, une caravane arrivée d’Egypte quelques jours plus tôt n’avait pas amené dans ses chariots que des tapis et des épices. Deux chiens adorateurs de Seth, deux disciples de ce dieu des serpents, profitèrent du convoi commercial pour tenter de s’introduire en ville. Mais ils furent trop audacieux. J’appris d’ailleurs que l’un d’eux avait tenté de s’en prendre à l’une des filles d’Aliénor, sans doute pour essayer de s’emparer de son établissement si prospère. Mais l’un comme l’autre furent arrêtés, et jugés ce même soir. Tethmès et Khaleb paieraient le prix de leur outrage.

Quant à la dernière affaire, elle concernait le meurtre d’un érudit illuminé, un juif du nom d’Isaïe Ben Gorion. On m’a dit qu’il s’était fait connaître en répandant des théories absurdes sur Mahomet et sur Saint Jean-Baptiste. Je compris plus tard qu’il avait surtout été influencé par un vampire manipulateur, un faux prophète. C’est Erasmus, il me semble, qui a démasqué cet imposteur et l’a éliminé. Le monde me parait petit car j’ai cru deviner que Ahwas Nahil Ahmar, encore lui, avait aussi pris part à cette histoire, mais je ne saurai dire dans quelle mesure exactement.

Soleil

Bref, au terme de cette quinzaine agitée, le Sultan Azif avait invité dans son palais un grand nombre de caïnites locaux. C’était pour lui l’occasion de réaffirmer son autorité, que certains auraient pu être tentés de remettre en question. Grâce au dévouement des quelques vampires que j’ai cité précédemment, trois coupables allaient en ce Dimanche soir subir le châtiment qui s’imposait. Lucia, Tethmès et Khaleb étaient enchaînés à la vue de tous dans une sorte de puits. A mi-hauteur, une coursive permettait aux invités d’observer ces pitoyables créatures attachées au fond de cette construction. Un coup d’œil au sommet du puits me permit de distinguer une petite partie de la voûte étoilée.

Les offenses perpétrées par ces trois caïnites n’appelaient qu’un seul et unique verdict : la Mort Ultime. Et que craint plus un vampire que les rayons brûlants du soleil ? En voyant leur regard implorant de pitié, ce n’étaient déjà plus des êtres faits de chair et de sang que nous regardions, mais de futurs tas de cendres. Car dès le lever du soleil, dans quelques heures, Lucia, Tethmès et Khaleb subiraient le jugement dernier, le jugement de lumière...

© Grolf, 30/05/2005

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