Partie 10 : La valse du temps

, par Grolf

Venise, le Vendredi 10 Février 1582.

Costumes de carnaval

Je suis perdu. Je déambule dans les ruelles et sur les quais qui longent les canaux de la Sérénissime, je croise des centaines de personnes, dont beaucoup portent des masques et des habits colorés, mais j’ignore totalement qui peut bien se cacher derrière ces costumes. Alors que j’arpente le pont du Rialto, où se massent les curieux autour des nombreuses boutiques placées sur le pont lui-même, je me dis que décidemment, oui, je ne suis pas du même monde. J’ai de plus en plus de mal à comprendre ce qui se passe autour de moi, à appréhender les nouveaux courants de pensée, à m’intégrer parmi les miens. Etre un rejeton de la nuit n’est déjà pas simple pour vivre les bouleversements des époques qui se succèdent, mais là, tout semble s’accélérer et j’ai l’impression d’avoir dormi trop longtemps, d’avoir manqué quelque chose ou d’être en un lieu totalement étranger et impénétrable, au moins en apparence.

Les apparences justement. Aujourd’hui, elles sont devenues prépondérantes. Où sont passées nos valeurs de courage et d’honneur ? Les nouveau-nés n’ont en tête que manigance, manipulation, complot, et rivalité. Tout change, tout a changé. Sauf moi. Comment faire ? Peut-être aurai-je dû être plus attentif aux évolutions du Monde ? Tout est allé si vite !

Voilà plus de cinq siècles que j’ai vu le jour dans le sud de la France, et presque autant depuis ma mort. Au début bien sûr, j’ai été émerveillé et perpétuellement surpris par les découvertes que je faisais chaque nuit. Puis est venu le temps où m’est apparue l’existence bien plus complexe des caïnites. Il faut lutter pour survivre, lutter sans cesse, jouer des coudes, et s’imposer à chaque occasion, que ce soit par la force ou la ruse. Combien en ai-je vu périr sous les coups de jeunes loups aux dents longues, c’est le cas de le dire !

Pont du Rialto

Le monde a continué à tourner autour de moi. Les croisades se sont succédé, mais aucune n’a réussi à reprendre plus que quelques villes aux sarrasins. Les royaumes chrétiens d’orient se sont effrités, et ont fini par disparaître. Mais j’avais quitté la Terre Sainte bien avant cette triste fin. J’avais erré de longues années dans l’est de l’Europe. Déjà à cette époque, de grands empires commençaient à se former, au premier rang desquels le Saint Empire Romain Germanique qui tenta un temps de ressusciter la gloire de Rome, mais des rivaux tels que les royaumes de France et d’Angleterre se renforçaient eux aussi petit à petit, unifiant leurs territoires.

Une période sombre s’ouvrit pour l’Europe. Dans la péninsule ibérique, les rois d’Espagne et du Portugal partirent à la reconquête de leurs terres, et finirent par rejeter les maures vers la mer. Fort heureusement, la guerre n’est pas tout ce qu’apportèrent les nouveaux siècles. Des inventions telles que l’imprimerie permirent de diffuser le savoir à une échelle encore inconnue jusqu’alors. Je pus me plonger et me replonger dans des ouvrages que je croyais disparus depuis des siècles.

Les frontières des nations, mouvantes au gré des mariages, des alliances et des héritages, finirent par se figer plus ou moins. Il devenait évident que les terres n’étaient pas extensibles. Alors, de courageux hommes partirent à la recherche de nouveaux territoires à conquérir. C’est ainsi que les explorateurs partirent longer les côtes de l’Afrique. Certains que l’on prenait pour des fous partirent sur le grand océan vers l’ouest, comme Christophe Colomb et Amerigo Vespucci, et découvrirent un nouveau monde peuplé de tribus étranges.

Pendant ce temps, l’architecture, la peinture, la sculpture, tous les arts, connurent un renouveau sans précédent. De nouveaux styles, des églises plus lumineuses qui s’ouvraient sur l’extérieur, jamais la culture n’avait connu une diffusion aussi large auprès du peuple, en sortant des obscurs scriptorium. Mais devant cette profusion, je me sens parfois noyé et j’ai beaucoup de mal à suivre ces évolutions.

Après des siècles d’errance, je me suis installé depuis quelques mois dans la république de Venise. Elle me donne l’impression d’être à la fois en dehors du monde de par sa situation entre le bout des terres et la lagune, et à la fois au centre de tout grâce au commerce qui a fait sa richesse. On dit que tous les chemins mènent à Rome, mais toutes les routes maritimes partent et reviennent à Venise. Depuis Jérusalem, je n’avais jamais retrouvé d’ambiance aussi cosmopolite. Avec l’ouverture de routes vers l’orient, j’avais même eu l’occasion parfois de croiser des gens venus de pays lointains dont je découvrais même le nom.

Je regrette de temps en temps, comme aujourd’hui de m’être attaché à la sérénissime. Quand les rues sont envahies par des farandoles de gens costumés, entraînés par des musiques qu’ils disent joyeuses, qu’ils chantent et qu’ils dansent toutes les nuits, je passe mon chemin et je m’éloigne. J’ai horreur de me retrouver bousculé par la foule, moi qui ai vécu de si nobles heures à la grande époque des royaumes d’orient, moi qui ai eu tant de responsabilités dans la société nocturne de Jérusalem. Alors après être redescendu du Rialto, je me dirige rapidement par les ruelles vers le Campo di Stefano. Je longe brièvement cette grande place où se regroupent de nombreux marchands, et je pique au sud vers le Ponte Vecchio. Là, je jette une pièce au gondolier qui éloigne doucement son embarcation du quai, et m’emmène sur le Grand Canal.

Palais vénitien

Sorti de cette ambiance oppressante et débarrassé de la promiscuité des fêtards du carnaval, je me calme et prend un peu de temps pour apprécier le spectacle des palais dont les portes donnent directement sur l’eau. Les barques et les gondoles sont amarrées là, et tout homme qui n’a pas vu de ses propres yeux une vision aussi surréaliste ne peut pas comprendre ce qu’est Venise. Vivre ici relève d’une philosophie et d’un état d’esprit complètement différents de ce qui peut se voir ailleurs. Le rythme de vie semble parfois plus lent, plus indolent, mais pas pour autant dénué de vigueur. Le commerce, l’argent, tout cela irrigue les canaux jusqu’au fin fond des moindres ruelles, et inspire tout le peuple vénitien. Et cet argent ne reste pas au fond de bourses rebondies. Non, il s’affiche. Il est visible sur les façades des palais, dont certains sont peints et recouverts de fresques des plus grands peintres. Des lampions et des lanternes accrochés de-ci de-là, permettent d’apprécier même au plus fort de la nuit ces œuvres magnifiques, ces décorations dorées, ces portiques tarabiscotés, ces portes de bois massif et sculpté de motifs complexes.

Arrivé en vue du Palais des Doges, et surtout de la Place Saint-Marc, je retrouve la vision de la foule d’individus masqués et criards, et je préfère détourner le regard vers le sud pour admirer la majestueuse église de la Salute sous le clair de lune. Le gondolier, toujours à la peine, poursuit la navigation sur la lagune, passe devant l’arsenal, et me dépose près des jardins qui se trouvent un peu plus loin.

Eglise de la Salute

Après de longues minutes de marche parmi les arbres et les massifs fleuris, je parviens enfin au cimetière San Michele. C’est là, parmi les tombes anciennes que je trouve le calme auquel j’aspire tant. Parfois, j’envie les morts pour le repos qu’ils ont déjà trouvé et qui m’échappe encore. Mais plus j’y pense, et plus je me dis que je devrais faire comme certains caînites qui, épuisés ou tout simplement las de leur semblant de vie, choisissent de s’endormir pour quelques mois, quelques années, voire quelques siècles. Ils entrent ainsi dans une torpeur qu’ils espèrent bénéfique pour eux, et se réveillent bien plus tard. C’est justement ce réveil qui me fait peur. J’ai déjà énormément de mal à m’adapter en étant conscient des évolutions de l’époque, alors qu’est-ce que ce serait en étant totalement endormi ?

L’évidence est trop forte, et le choix s’impose à moi. Il me faut encore trouver un endroit sûr, un lieu où je pourrai m’endormir sans inquiétude pour une aussi longue durée. Peut-être ce mausolée là-bas, ou ce caveau ici ? Au bout de cette île, au bord de la lagune, je suis bien loin des farandoles et des lampions. Au fond de l’une de ces tombes, je serai pour longtemps bien loin de la valse du temps.

© Grolf, 07/06/2005

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